‘’Les artistes burkinabè sont plus en quête d’authenticité’’ Manager de l’artiste burkinabè Bil Aka Kora, Carole Michel s’ouvre ici à Ouaga.info et explique à quel degré elle adore le pays des hommes intègres, mais aussi comment les artistes burkinabè peinent à conquérir des mélomanes, hors des frontières territoriales…
Bonjour Carole
Bonjour
Une présentation sommaire de votre personne aux internautes de ouaga.info?
Je m’appelle Carole Michel, je suis française et je réside à Ouagadougou au Burkina depuis novembre 2004. Je suis manager et administratrice pour Djongo Diffusion, une structure burkinabé qui produit les œuvres de l’artiste Bil Aka Kora. Je suis également graphiste indépendant.
On vous a vue récemment au FEMUA, que répondait votre présence à cet évènement?
J’accompagnais l’artiste Bil Aka Kora en tant que son manager, puisqu’il était programmé au FEMUA 2010.
Comment avez-vous trouvé le public abidjanais au cours de votre séjour ?
Je l’ai trouvé super ! J’ai été très émue de constater que bon nombre de fans de Bil Aka Kora s’étaient organisés pour former un fan-club très bien structuré et surtout, si dévoué et fidèle à l’artiste. D’autre part, j’ai beaucoup apprécié l’accueil à l’aéroport et toutes les sympathiques attentions portées à l’artiste. Durant les concerts, j’ai trouvé le public très chaleureux et très réactif aux prestations des artistes. Bref, le public abidjanais est vraiment bien !
En tant que femme européenne comment avez-vous intégré le show biz burkinabé ? Votre originalité vous a-t-elle facilité la tâche?
Quand je suis arrivée au Burkina en 2004, c’était d’abord pour travailler en tant que responsable de la communication et de la coordination au CCF de Ouagadougou. Durant ces deux premières années, j’ai donc pu bien connaître les artistes burkinabé et observer comment fonctionne le milieu. C’est dans ce contexte que j’ai connu Bil Aka Kora. Avant d’arriver au Burkina, je travaillais dans le milieu musical en France et j’ai toujours été une passionnée de musique. C’est pour ces raisons qu’à la fin de mon contrat au CCF, Bil Aka Kora m’a proposée de travailler avec lui. J’ai bien sûr accepté car je croyais beaucoup en lui et en sa musique. Après, la logique est que lorsque vous travaillez pour quelqu’un de bien, vous vous intégrez bien au milieu. J’essaie toujours d’être le plus professionnelle possible, de ne pas décevoir quelqu’un, et je m’entends bien avec l’ensemble des managers de la place avec qui on échange beaucoup d’idées quand l’occasion se présente. Comme je vis ici depuis longtemps, je suis bien intégrée, c’est comme si j’étais burkinabé !
Au cours de votre séjour abidjanais également, on vous a vue à la cérémonie d'hommage à Bil Aka Kora par son fan club. En tant que membre influent du staff, quel était votre sentiment ?
J’ai pensé qu’il avait beaucoup de chance d’avoir un fan-club en Côte d’Ivoire, et je ne m’attendais pas à un si bel accueil et à une telle organisation ce jour là. C’était vraiment touchant. Lui et tous les musiciens en gardent un souvenir dont ils sont fiers. Quant à moi, je pense que si Bil a cette chance, alors il faut que dans chacune de nos actions, nous prenions en compte ce fan-club, et que nous l’informions régulièrement de l’actualité de l’artiste. De ce fait, j’ai pris l’adresse mail du fan-club et j’envoie régulièrement toutes les informations en lien avec Bil. Ainsi, nous pouvons entretenir plus de liens de proximité, c’est très important, car n’oublions pas qu’un artiste existe grâce à ses fans, il nous faut leur porter la plus grande considération. Comment expliquez-vous le fait que la musique burkinabé a du mal à décoller hors de nos frontières alors qu'elle regorge d’artistes talentueux?
Sincèrement, jusqu’aux années 90, à Ouagadougou, il y avait beaucoup d’ orchestres qui jouaient dans tous les maquis, la musique live était partout, et certains artistes à l’époque ont eu une certaine reconnaissance internationale, comme Georges Ouédraogo, par exemple. Il y avait beaucoup de recherches musicales, et les œuvres avaient un côté très authentique, qui lui conférait une identité. Si les choses avaient continué à évoluer dans ce sens, je pense que la musique burkinabé aurait davantage décollé. Mais, le problème est qu’à partir des années 90, le play-back est devenu la tendance générale, et on a vu naître plus de « vedettes » que de vrais artistes. Aujourd’hui, sous prétexte de coûts financiers trop élevés, trop d’artistes enregistrent des albums composés de musique programmée, où généralement, on y retrouve toujours les mêmes « beats », les mêmes sons, et dans lesquels on n’exploite plus les vraies racines de la musique burkinabé, ni l’aspect traditionnel. Le problème, c’est que la plupart des sons programmés qu’on utilise sont démodés depuis plus de vingt ans en Europe et aux Etats-Unis, par exemple, alors ça n’accroche personne en dehors des frontières. De plus, ces mêmes artistes, sous prétexte que les cachets au Burkina sont trop petits et que les conditions techniques ne sont pas réunies, jouent en play-back à 98% du temps. De ce fait, quand ils se retrouvent à jouer en live, ils ne sont pas suffisamment aguerris, par manque de pratique, alors qu’une bonne prestation en live ne s’effectue pas du jour au lendemain. Il faut des années de pratique, apprendre à gérer de la plus petite scène à la plus grosse scène. Apprendre à gérer les problèmes techniques même quand on joue devant plus de 10 000 personnes. Apprendre à gérer les réglages sur scène, les retours, la distance de la voix par rapport au micro, par rapport à la chanson qu’on chante… bref, et c’est quand on maîtrise tous ces aspects qu’ensuite on peut développer l’aspect scénique c’est à dire l’occupation de l’espace, créer des petites chorégraphies avec ses musiciens, en somme, créer une sorte de magie, celle qui va donner de l’émotion au public, qu’il s’agisse d’une musique joyeuse ou mélancolique ou revendicative. Tout cela, c’est avec des sacrifices, de l’acharnement, beaucoup de travail et de passion du métier que l’on y parvient. Et c’est ensuite que l’artiste est prêt pour affronter une carrière internationale, et surtout pour être crédible. Si le cachet est trop petit et le matériel sonore pas assez conséquent, les artistes doivent alors s’adapter et essayer de créer des formules réduites en duo, en trio, avec juste un ou deux amplis guitare, quelques micros, pour se forger une expérience de la scène et surtout, pour vraiment chanter, au lieu « d’animer ». Toutes ces pratiques de play-back en plus, sont néfastes pour les instrumentistes qui ne sont pas encouragés à soutenir les chanteurs, ni à se donner à fond en terme de recherche musicale. C’est tout cela, selon mon opinion personnelle, qui fait que la musique burkinabé a du mal à décoller. Désolée si je parais un peu dure envers les artistes, mais je les encourage à ne pas baisser les bras et à faire à fond leur métier, et un jour ça paiera, j’en suis sûre. Tout le potentiel est là, mais c’est la façon de l’exploiter qui n’est adéquate.
Quel regard portez-vous sur la musique burkinabé dans les années à venir?
Depuis quelques temps, j’ai constaté que le live revient de plus en plus, et qu’une nouvelle génération de musiciens et de chanteurs est entrain de naître. Malgré ce que j’ai dit dans la réponse précédente, je pense malgré tout que les choses sont en train d’évoluer dans le bon sens et que les artistes sont plus en quête d’authenticité. Mais cela se fera progressivement et il faudra être patients.
Côté jardin secret, les internautes de Ouaga.info seraient tentés de savoir avec qui partagez-vous votre vie?
Je suis quelqu’un de discret concernant ma vie privée. Mais je peux au moins vous dire que je partage ma vie avec quelqu’un qui me rend très heureuse depuis deux ans.
Quels sont vos loisirs?
J’aime lire, peindre et dessiner quand j’ai assez de temps, et faire de la photo. Aussi, j’aime tout simplement partager du temps avec mes amis autour d’une table, d’un repas ou d’un apéro et avec de la bonne musique. Je suis passionnée des plantes et de l’aromathérapie. Je compose des mélanges d’huiles essentielles de plantes et de beurre de karité pour soigner des petits problèmes de santé. J’adore donner des conseils dans ce domaine à mes proches. Et j’aime beaucoup regarder des films !
Votre péché mignon?
Acheter de temps en temps des huiles essentielles, mais ça coûte cher, car le procédé pour les fabriquer est complexe.
Un dernier mot à l'endroit de vos admirateurs et aux internautes de ouaga info?
J’espère que les internautes seront satisfaits de mes réponses et je les remercie d’avance d’avoir pris de leur temps pour lire cette interview. S’ils lisent Ouaga.Info, c’est que ce sont des gens ouverts et curieux de l’actualité culturelle du Burkina Faso et je les félicite pour ça. Le Burkina est un beau pays et ses citoyens sont des gens biens, c’est pour ça que j’ai choisi d’y vivre. Je souhaite à toute personne, qu’elle vive au Burkina ou ailleurs, de réussir dans les projets entrepris et de ne pas se décourager. Là où il y a la vie, il y a l’amour et l’espoir. Un grand merci à Ouaga info de m’avoir permis de m’exprimer.
Interview réalisée par Willi Bebnamsda, Ouaga.info E-mail:
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